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Directions juridiques : comment répartir le télétravail ?

A base d'analyse, de réflexion, mais aussi de conduite de projet et de conseil aux opérationnels, le quotidien de la direction juridique doit trouver un équilibre entre présentiel et distanciel. Partage d'expériences.

« Aujourd’hui, il est quasiment possible de tout faire en télétravail. C’est d’ailleurs l’un des enseignements de cette crise sanitaire, et le juriste, qui a besoin de concentration et de réflexion, s’accommode bien de ce mode de fonctionnement ». Pour Patrick Remot, directeur juridique de l’afficheur Clearchannel, le télétravail est devenu la norme cette année. L’équipe retourne au bureau deux fois par semaine de façon alternée. « Au premier semestre lors du confinement, nous avons été sur-sollicités pour la renégociation des contrats, témoigne-t-il. En télétravail, les principales difficultés étaient l’envoi de courriers recommandés et la réalisation de certains actes, comme lorsque nous avons créé une société à Monaco et que la principauté exigeait des documents corporate originaux signés. Pour le reste, nous avons largement eu recours à la signature électronique ».

Il est vrai que le télétravail facilite certaines tâches : lecture approfondie, décryptage de la jurisprudence, veille réglementaire ou encore analyses. Ingrid Lacourt, responsable juridique du spécialiste de la domotique Delta Dore, relate : « pour rédiger des notes de synthèse, par exemple sur le Brexit ou sur les conséquences de la fin du Privacy Shield, le télétravail est utile. De même que pour finaliser un contrat avec des clauses plus spécifiques que d’ordinaire, qui nécessitent de bien réfléchir à la rédaction et à la mise en forme. » Un impératif est cependant nécessaire pour un bon travail à distance : posséder tous les outils collaboratifs (Teams, Sharepoint, Zoom, etc) permettant la visio-conférence, et pouvoir accéder à ses dossiers. « Nous avons une bonne arborescence, le partage des dossiers est bien organisé », témoigne Ingrid Lacourt. Qui avertit néanmoins : « le télétravail nécessite de la préparation : les collaborateurs prévoient leur emploi du temps avant de partir, avec les sujets de fond sur lesquels ils ont besoin d’avancer ».

Anticiper l’organisation

Une position que confirme Tanguy Queinnec, directeur juridique du spécialiste immobilier CBRE : « le télétravail se justifie lorsqu’il faut, par exemple, relire des contrats volumineux, notamment des master service agreements rédigés en anglais, sur 80 pages ! Mieux vaut alors anticiper l’organisation de son télétravail et imprimer préalablement au bureau ». Pour autant, ce directeur juridique n’est pas favorable à la distance pour le travail courant : « la direction juridique doit être proche physiquement de la direction générale : il faut que le président ou le DG puissent nous voir à l’improviste pour discuter, sans avoir à chercher à nous joindre. Par ailleurs, beaucoup d’informations informelles circulent au bureau, que l’on perdrait en restant chez soi ».

Les opérationnels eux aussi, doivent pouvoir accéder facilement aux conseils des juristes : « en étant à proximité lors d’un échange, il est plus facile d’intervenir  lors d’une consultation délivrée par un autre juriste et de rebondir avec ses propres expériences pour enrichir la discussion», constate Tanguy Queinnec. Lequel souligne également, outre la mise en lumière du service juridique par sa présence physique et centrale, l’importance du présentiel pour le management. « Apprécier la charge de travail des uns et des autres, la rééquilibrer, évaluer la récurrence de certaines questions : tout cela n’est possible qu’en étant au bureau ».

Le travail d’équipe du juriste se nourrit donc de l’émulation collective. « Sur des dossiers complexes, le fait d’échanger en présentiel à plusieurs permet de mieux avancer, estime Patrick Remot. Par exemple, sur un contentieux, j’ai récemment bloqué une après-midi pour revoir les conclusions de l’avocat avec une collaboratrice, voir si l’on pouvait les améliorer, avoir de nouvelles idées pour les enrichir, mieux exploiter les pièces…Et ainsi, challenger l’avocat pour que le dossier ait de meilleures chances devant les tribunaux. »

Former en face à face

Autre exemple d’émulation : se réunir entre juristes pour examiner un contrat fournisseur, soupeser les clauses et voir comment les améliorer au profit de l’entreprise. Enfin, tous les projets où la direction juridique est moteur nécessitent sa présence physique. « Lorsque l’on doit initier de nouvelles procédures, mettre en place la compliance, former et impulser le respect du RGPD, il faut convaincre les interlocuteurs et les faire adhérer. Ce n’est possible qu’en face à face », estime Ingrid Lacourt, qui est par ailleurs DPO de Delta Dore. Compliance en confinement sonne donc comme une mission impossible pour les directions juridiques.

Quant à la formation dispensée par les juristes aux opérationnels, elle est, elle aussi, préférable en présentiel, jugent nos interlocuteurs. « Par écran interposé, la formation devient laborieuse, perd son interactivité, les participants décrochent vite ou sont accaparés par d’autres sollicitations comme les emails », estime Tanguy Queinnec. Une chose est sûre : quelle que soit l’évolution de la crise sanitaire, les directions juridiques sont aujourd’hui aguerries au double fonctionnement, à bureau et au domicile.

Olga Stancevic
Ecrit par
Olga Stancevic